retour

25 ans d'épiscopat à Rome, au service de la catholicité

Homélie du père Francis Deniau, jeudi 16 octobre

Tout repose sur la foi au nom de Jésus (Actes 3,16)
Simon, fils de Jonas, m’aimes-tu ? Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime… (Jean 21,15)

La personne de Jésus, au cœur et au centre de tout. Et notre relation avec lui, humble, avec la conscience de nos faiblesses et même de nos reniements - comme celle de Pierre qui a enfin renoncé à prétendre aimer Jésus plus que les autres, et qui proteste simplement de son amour.

Ces deux paroles de nos lectures expriment bien ce que Jean-Paul II vit au milieu de nous, ce qu’il nous presse de vivre en Église, et chacun, chacune, personnellement.

Repartir du Christ. Au début du troisième millénaire, c’est bien de cela qu’il s’agit : le grand jubilé de l’an 2000 nous a permis une meilleure perception du mystère du Christ dans le vaste horizon de l’histoire du salut. Considéré dans son mystère divin et humain, le Christ est le fondement et le centre de l’histoire, il en est le sens et le but ultime. « Christ hier, Christ aujourd’hui, Christ demain, pour tous et toujours, tu es Dieu ». Par ce chant mille fois répété, nous avons contemplé cette année 2000 le Christ tel que l’Apocalypse le présente : « l’Alpha et l’Oméga, le Premier et le Dernier, le commencement et le fin » (Apoc. 22,13). Et tout en contemplant le Christ, nous avons adoré en même temps le Père et l’Esprit - comme d’ailleurs les années préparatoires du Jubilé nous l’avaient permis.

Alors, nous pouvons repartir du Christ pour entrer dans le troisième millénaire.
Dans la conscience de la présence du Ressuscité parmi nous. Confiants, non dans quelque formule que ce soit, mais dans une Personne, avec la certitude qu’elle nous inspire : Je suis avec vous !

Il ne s’agit pas alors d’inventer un « nouveau programme ». Le programme existe déjà : c’est celui de toujours, tiré de l’Évangile et de la Tradition vivante. Il est centré sur le Christ lui-même, qu’il faut connaître, aimer, imiter, pour vivre en lui la vie trinitaire et pour transformer avec lui l’histoire. Et si Jean-Paul II nous invite à traduire cela dans les orientations pastorales dont chaque diocèse a la responsabilité, il commence par nous remettre devant l’essentiel, le centre et le but : la personne du Christ. Et tout le reste n’est là que pour permettre à l’annonce du Christ d’atteindre les personnes, de modeler les communautés, d’agit en profondeur par le témoignage des valeurs évangéliques sur la société et sur la culture.

L’amour pour le Christ est ce qui nous fait chrétiens. Il est le fondement de toute notre vie. Le fondement aussi de toute responsabilité en Église. Nous l’avons entendu dans la mission confiée à Pierre. L’amour, et en même temps la mémoire du triple reniement, la mémoire de l’incapacité du disciple et de l’apôtre. « Ce qui rend la responsabilité ou l’autorité en Église chrétiennement supportable » dit un grand théologien du XXè siècle.

Et là, Jean-Paul II nous a introduit dans une autre dimension du Jubilé, la repentance. Bien des cardinaux lui avaient déconseillé d’entrer dans cette démarche. Et il n’a pas toujours été bien compris. Il est difficile pour les personnes, mais plus encore pour les institutions de reconnaître ses torts. Et il y a la tentation de la langue de bois. Notre pape a eu l’audace de sortir de cela pour trouver la vérité devant Dieu. L’audace inédite d’une purification de la mémoire, d’une reconnaissance des infidélités par lesquelles beaucoup des fils de l’Église ont, au cours de l’histoire, jeté une ombre sur son visage d’Épouse du Christ. (Citations de la lettre pour l’entrée dans le 3è millénaire n° 5, 6, 29)

L’enseignement social. Aujourd’hui, l’Église, les chrétiens, ont quelque chose à dire, des engagements à prendre, dans l’incertitude qui marque toute action humaine. Celui qui n’a pas peu contribué à l’effondrement du système soviétique a aussi la volonté de ne pas se laisser récupérer par la « victoire du libéralisme ». À cause des menaces sur l’emploi, à Imphy et ailleurs dans la Nièvre, j’ai consacré à cette dimension de l’action de Jean-Paul II le dernier éditorial d’Église de la Nièvre. Je n’y reviens pas.

La réflexion philosophique, les relations avec les grands penseurs de notre temps : Paul Ricœur (protestant), Emmanuel Lévinas (juif), pour en rester aux Français qu’il a invités au Vatican et avec qui il a débattu et réfléchi en toute liberté. La réflexion sur les fondements de notre vie sociale, d’où son insistance sur les racines judéo- chrétiennes de l’Europe. Un fondement éthique et humain, pas seulement économique et marchand. La démocratie n’est pas seulement la loi de la majorité ; elle est fondée sur des exigences éthiques et sur le respect de l’autre. Le respect des minorités est plus fondamental que la loi majoritaire, et a fortiori que l’opinion des sondages… Et la vérité ne se définit pas par les sondages, mais par une humble recherche… où on se laisse atteindre (dans la ligne de la phénoménologie du XXè siècle). Là aussi, repartir du Christ et de la densité d’humanité qu’il nous révèle - densité en quoi se donne à connaître le mystère de Dieu lui-même. Infatigable présentateur et interprète du Concile Vatican II. Peu de Conciles ont eu la chance d’avoir un tel promoteur (dans la suite de Paul VI et Jean-Paul Ier). Ici, j’ai noté deux paroles du Concile qu’il répète le plus :

La première, dans le texte sur l’Église dans le monde de ce temps, n° 24. Après avoir remis au centre le double commandement de l’amour, le Concile en souligne l’actualité pour notre monde, puis il poursuit :
« Allons plus loin : quand le Seigneur Jésus prie le Père pour que “tous soient un... comme nous nous sommes un” (Jean 17,21-22), il ouvre des perspectives inaccessibles à la raison et il nous suggère qu'il y a une certaine ressemblance entre l'union des personnes divines et celles des fils de Dieu dans la vérité et dans l'amour. Cette ressemblance montre bien que l'homme, seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même, ne peut pleinement se trouver que par le don désintéressé de lui-même. »

Jean-Paul II aime à répéter cette parole, qui nous remet dans notre vocation de participation à la vie trinitaire, à l’amour du Père, du Fils et de l’Esprit. Et cela, nous sommes appelés à le vivre en entrant dans la manière d’être du Christ « qui n’a pas considéré comme une proie le rang qui l’égalait à Dieu, mais s’est vidé de lui-même, prenant la condition de serviteur… reconnu comme une homme… obéissant jusqu’à la mort et la mort de la croix » comme dit Paul aux Philippiens et comme nous le répétons chaque semaine sainte. C’est ce qui éclaire le mystère de notre humanité, ce qui guide notre manière d’être, en référence au mystère même de Dieu.

La communion catholique avec les évêques et la visite des Églises, en appui aux évêques et permettant des renouvellements évangéliques et évangélisateurs. Nous avons en mémoire les plus de cent voyages apostoliques…

L’œcuménisme, avec les derniers voyages dans les pays à majorité orthodoxe - voyages difficiles : il n’était pas vraiment attendu, mais sa visite a permis de dénouer des nœuds qui bloquaient les relations entre Églises. Et puis dans l’encyclique Ut Unum sint, il demande aux catholiques, mais aussi aux chrétiens des autres Églises, de réfléchir avec lui aux changements possibles et aux dimensions nouvelles que devrait prendre le service et la mission d’unité de l’Église de Rome et de son évêque, selon les requêtes et les exigences de l’Évangile pour aujourd’hui. Toujours l’enracinement dans l’Évangile et dans la Tradition vivante, mais avec une étonnante audace novatrice.

Le dialogue avec le Judaïsme et le sens des gestes symboliques : le déplacement à la synagogue de Rome, au début du pontificat ; le voyage à Jérusalem en l’an 2000 et les grands gestes que nous avons dans la mémoire des yeux et du cœur : Yad waShem, mémorial des victimes de la Shoah, où il rencontrait des familles juives de Pologne dont il avait été proche en ce temps-là - et le billet dans le Mur occidental.

Le dialogue inter-religieux. Les deux rassemblements d’Assise. La rencontre des jeunes musulmans dans le stade de Casablanca. Il nous guide dans un défi majeur de ce XXI siècle : loin de tout syncrétisme ou de tout relativisme, comment nous ancrer plus profondément dans la foi en Jésus-Christ, unique médiateur - et être accueillant à la vérité qui nous vient aussi des autres ? C’est là une double exigence de notre foi chrétienne. Mais le chemin concret n’est pas facile à trouver et nous aurons besoin de toute l’aide de l’Esprit Saint et de notre docilité à la vérité. Dialogue et annonce ne sont pas contradictoires, mais l’un et l’autre ont leur source dans la manière d’être et le mystère du Christ

Et j’en viens là à l’autre parole du Concile que Jean-Paul II aime à répéter. Elle est dans le premier paragraphe de la Déclaration sur la liberté religieuse : la vérité ne s'impose que par la force de la vérité elle-même qui pénètre l'esprit avec autant de douceur que de puissance. Il n’y a place là ni pour aucune contrainte institutionnelle, ni même pour la volonté de convaincre avec des moyens humains.

Enfin, il faudrait parler des jeunes, avec les JMJ, avec l’attention quotidienne du Pape, sa confiance et son espérance, ses paroles fortes aussi. Je dirais aussi : les jeunes qui contribuent à le rajeunir, aujourd’hui encore.

Car il y a aussi le témoignage dans la maladie, avec la force d’une voix ferme et chaleureuse, d’une parole forte et pertinente - dans un corps affaibli et douloureux.

Mais, avec toute notre affection et notre gratitude, il nous faut revenir au point de départ : repartir du Christ. C’est cette relation au Christ qui anime Jean-Paul II et qui le fait tenir, lui personnellement dans sa mission d’évêque, pour le service de l’humanité, pour le service de l’Église, pour le service des personnes. Cet humble service du secret entre Dieu et chacun. « Ce n’est pas nous que nous annonçons, mais Jésus Christ le Seigneur. Nous ne sommes, nous, que vos serviteurs grâce à Jésus Christ. » (2 Cor 4,5). Oui, Tout repose sur la foi au nom de Jésus. Et sur l’humble réponse du serviteur et de l’ami : Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime…

Francis Deniau, évêque de Nevers

retour